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hibou ecrit Quelques spécimens

C’est la crise, élisez un narcissique, lol !

source : http://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/c-est-la-crise-elisez-un-98889 Si l’on en croit les conclusions récentes d’une équipe de psychologues néerlandais, les individus au caractère narcissique affirmé passent pour des bons leaders, mais le sont-ils vraiment une fois qu’ils occupent un poste de direction ? Pas vraiment, répondent nos chercheurs en psychologie. Voilà une étude intéressante qui ne manquera pas d’apporter quelques éclaircissements pimentés sur la vie managériale et notamment sur la politique contemporaine. Non sans rappeler ce retentissant essai de Lasch sur le développement de la culture du narcissisme aux Etats-Unis à la fin des seventies. Un essai qui 20 ans après sa parution, demeure plus actuel que la plupart des livres sociologiques parus depuis, si l’on en croit les dires de JC Michéa qui en assura la réédition aux éditions Climat. Mais au juste, qu’est-ce que cette culture du narcissique ? Sans répondre explicitement à la question, on soulignera que l’étude de Lasch porte essentiellement sur une classe sociale précise, celle des managers, politiciens et autres élites aux commandes des affaires, administrations, institutions et industries. Le narcissisme est présent sous des types diversifiés et se manifeste avec de multiples traits dans les comportements. Sans doute, le développement des médias, conjointement à l’avènement du culte du moi et du développement personnel, a infléchi les sociétés dans cette culture narcissique en atteignant en premier lieu les élites, des individus suffisamment aisés pour qu’ils consacrent l’essentiel de leurs activités au bénéfice de leur précieuse personne. C’est donc avec un intérêt spécial qu’on réfléchira aux conclusions de ces chercheurs néerlandais. L’étude a été effectuée sur 150 participants séparés en groupes de trois, avec un décideur tiré au sort, auxquels une tâche fut assignée, celle de recruter un bon candidat pour un job, sur la base de 45 informations livrées sélectivement et pouvant être partagées. Le protocole expérimental est compliqué mais les résultats sont exposés clairement et se livrent à des interprétations tangibles. Il ressort deux choses de ces expériences. Premièrement, les leaders dont les traits narcissiques sont accentués sont considérés comme les meilleurs. Deuxièmement, en observant le résultat du recrutement fictif, il apparaît que les groupes dirigés par un narcissique font en général un mauvais choix. Etrange en apparence mais pas tant que ça. En fait, les leaders narcissiques sont coutumiers d’attitudes autocrates. Leur égocentrisme est amène à « jouer perso » comme on dit. Centrés sur leur petite personne, ils n’ont pas de propension à partager, échanger des informations et surtout, accueillir des avis divergents et diversifiés. A la limite, un narcissique préfère prendre une mauvaise décision qui repose sur ses convictions plutôt que de prendre la bonne décision qui, suscitée par l’avis d’un autre, sera jugée comme un échec et un signe de dévaluation personnelle. Selon Barbara Nevicka, qui a conduit cette étude, le caractère narcissisme affirmé exerce un effet délétère affectant la performance dans la prise de décision, la raison étant que ce trait inhibe la communication et l’échange en favorisant le nombrilisme et l’autoritarisme. Le narcissique tendrait à pratiquer le « moi je » plutôt que de se réclamer du « nous allons ». Si ce détail vous rappelle un individu discourant derrière son pupitre, vous n’avez pas tout faux. Selon Nevicka, le groupe gagne en efficacité lorsqu’il est dirigé par individu qui sait partager, communiquer et tracer des synthèses en incluant les avis diversifiés et pertinents.
Cette étude met donc en évidence deux points essentiels. Le premier, plutôt attendu, révèle le côté néfaste du caractère narcissique dans des tâches où l’échange et la coopération sont indispensables. Le second, plus surprenant, montre que les individus narcissiques sont considérés comme les leaders les plus aptes et les mieux constitués pour diriger les opérations. Ce fait pouvant donner lieu à deux interprétations complémentaires. D’abord, si un narcissique apparaît comme un bon manager ou dirigeant, c’est parce que le reflet de sa propre image lui donne une assurance suscitant la confiance et l’adhésion des autres. Bref, un type qui montre de l’assurance serait forcément l’homme qui saura prendre les décisions et guider le groupe. Ensuite, on peut tout aussi bien invoquer un trait opposé parmi ceux qui veulent être dirigés. Le fait d’avoir un type sûr de lui permet de se délester des responsabilités et de ne pas endosser le poids lié à la décision. Nonobstant cette remarque personnelle, Nevicka nous invite à réfléchir aux conséquences de cette étude en l’appliquant au monde du travail. Les narcissiques savent convaincre (et même embobiner ?) et le danger réside dans la distorsion entre l’image positive du leader et ses réelles compétences en terme de projets et de réussite d’un groupe. Bien souvent, les individus s’en remettent à un leader qui sait inspirer confiance du haut de sa narcissique prestance mais se révèle être un piteux manager conduisant le groupe dans des stratégies perdantes et inefficaces. Pour finir, cette remarque de Nevicka prêtant à quelque facétie. Par temps de crise, les individus auraient tendance à choisir des leaders narcissiques. Ce qui est pour le moins paradoxal puisque par essence, la crise est le moment où il faut prendre des décisions et où le partage de bonnes informations peut s’avérer décisif. Autrement dit, plus les décisions demandent du savoir faire décisionnel, moins les individus optent pour un leader compétent. Mais ils choisissent celui qui affiche le plus de prestance, brasse le plus de discours, s’auto-congratule avec aisance. Vaste dilemme entre le rationnel et l’irrationnel. Quand une crise se dessine, les esprits animaux sont fébriles et préfèrent résoudre leur anxiété en privilégiant le narcissique en lequel ils croient, plutôt que de réfléchir et d’user de la raison pour élire des politiciens moins sûrs mais plus compétents pour trouver des solutions en s’entourant de bons conseillers. Inutile de préciser les effets négatifs du narcissisme dans tous les secteurs où ce trait de comportement tend à se répandre, que ce soit dans le monde de la politique, de la gestion, des institutions publiques ou même dans les associations. On savait déjà que le carriérisme coûtait aux entreprise, que dire alors du narcissisme dont les ressorts sont différents car si le carriériste œuvre au service de ses intérêts personnels matériels, le narcissique travaille au service de son moi hypertrophié. Et sait se placer, surtout en temps de crise. Extrait du livre de Lasch : « L’habileté à manier ou à gérer les crises, aujourd’hui largement reconnue comme l’essence de l’art de gouverner, doit sa vogue à la confluence du politique et du spectacle. La propagande cherche à instiller au public un sens chronique de la crise qui, à son tour, justifie l’extension du pouvoir exécutif et du secret qui entoure celui-ci. Le dirigeant affirme alors ses qualités ‘présidentielle’, en montrant qu’il sait faire face à la crise, quelle qu’elle soit, à tel ou tel moment ; traduisez : prendre des risques, mettre son caractère à l’épreuve, garder son sang-froid dans le danger, agir de façon audacieuse et décisive, même lorsque l’occasion demande prudence et circonspection » (page 115). Lasch poursuit son propos en l’illustrant par des faits précis concernant deux présidents américains pratiquant ce genre de théâtre de mise en scène de la crise et du héros. C’est vieux mais curieusement, ce portrait convient parfaitement à notre président Sarkozy, passé maître dans la mise en scène d’une politique et d’une posture destinée au culte de soi, agitant les crises comme si le monde était un marasme permanent où seul, M. Sarkozy saurait réagir comme un vertueux capitaine, lui qui géra la pire crise économique depuis un siècle selon ses dires. Un récent sondage montre que les Français font plus confiance à Mme Merkel qu’à notre président pour surmonter « la crise ». Ce fait n’est pas contradictoire avec le fait que Sarkozy a été élu. Il se trouve tout simplement que l’expérience de quatre ans de gouvernance a altéré l’opinion et que cette question hors élection, et donc neutre, se prête plus à un usage de la raison. Par contre, il se peut bien qu’en 2012, alors que rien n’aura été résolu pour l’économie, les Français placent leur destin entre les mains d’un narcissique. En 2007, le second tour a vu s’opposer deux narcissiques et l’on comprend maintenant un peu les mécanismes psychiques conduisant un peuple à placer sa croyance dans un personnage qui sait convaincre des capacités et possède une très haute idée de sa personne.
hibou ecrit Voilà comment tout a commencé ...

Pervers narcissiques : "Les personnes les plus intelligentes sont les plus exposées"

Les pervers narcissiques (Illustrations Catherine Meurisse pour "le Nouvel Observateur") Les pervers narcissiques (Illustrations Catherine Meurisse pour "le Nouvel Observateur")
Dans votre manuscrit, vous analysez longuement la relation d’emprise, véritable "main basse sur l’esprit" selon le psychanalyste Saverio Tomasella, qui permet de pendre le pouvoir sur quelqu’un. En quoi consiste-t-elle ? Nous pourrions le définir en un seul mot : "décervelage". Le processus en œuvre dans le décervelage consiste en une perte progressive des capacités psychiques d’une personne soumise à des manipulations quotidiennes qui agissent comme des micros agressions. Le poison est instillé à dose homéopathique. Le manipulé devient peu à peu inapte à opérer la distinction entre ce qui est bon ou mauvais pour lui et n’a pas conscience de ce "décervelage". Incapable de discernement, privé de ses capacités d’analyse, de son esprit critique et de son libre arbitre, il obéit aux injonctions du manipulateur sans résistance. D’où la passivité qui caractérise une personne assujettie. Par ailleurs, la relation d’emprise est encore mal analysée, il en résulte des conclusions erronées et de nombreuses idées reçues qui sont fausses. Comme le fait de penser que les personnes manipulées sont "faibles" ? Tout à fait. Ce qu’elles ne sont pas. Ce sont même souvent les personnes les plus "intelligentes", dans le sens de "brillantes", qui sont paradoxalement le plus "sensibles" (ou les plus exposées) aux techniques de manipulation. Philippe Breton, l'un des meilleurs spécialistes français de la parole et de la communication, explique cela dans son livre, intitulé : "La parole manipulée" (édition La Découverte), récompensé en 1998 par le prix de philosophie morale de l'Académie des sciences morales et politiques. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la manipulation instaure une relation d’emprise totalement asymétrique, d’autant plus forte qu’elle s’inscrit sur le long terme. Il n’y a aucune égalité entre un manipulateur et sa cible. Dans sa version la plus féroce, il s’agit d’une prédation dont l’"intentionnalité" est totalement éludée par la majorité des analystes qui se penchent sur ces questions là. Mais nous commençons aujourd’hui à mieux connaître ces processus grâce aux travaux de certains neuropsychiatres, comme le docteur Muriel Salmona, présidente de l'association Mémoire traumatique et victimologie, qui décrivent comment le mécanisme de disjonction opère chez une personne traumatisée. Il se produit exactement la même chose chez quelqu'un soumis à des agressions psychiques répétées. Ce qui agit dans ce cas n'est pas l'intensité du vécu traumatique mais sa répétitivité. Ce que nous enseignent ces recherches corrobore la notion de "décervelage" décrite par le psychanalyste Paul-Claude Racamier, découvreur de nombreux concepts et néologismes parmi lesquels celui de la perversion narcissique. Nous savons désormais comment fonctionnent les circuits neuronaux d’auto-inhibition d’une personne manipulée. Cette auto inhibition se traduit par un phénomène d’autodestruction dont les conséquences physiologiques peuvent être très graves. Le décervelage ne représente que la phase préalable d’une dévitalisation dont les effets se répercutent sur la santé mentale et physique du manipulé. Comme souvent, la pluridisciplinarité favoriserait une meilleure compréhension des choses... Oui. Je pense que pour aller encore plus loin dans la connaissance de cette problématique il serait nécessaire d’établir ce que le sociologue Edgar Morin appelle des "reliances" interdisciplinaires. Cela consiste à regrouper les connaissances de diverses disciplines telles la psychanalyse, la psychologie de la communication, les neurosciences, l’anthropologie, la sociologie, etc. qui toutes étudient la manipulation, la relation d’emprise et les conséquences de ces dernières sur les individus. Bref, ce champ d’investigation reste encore à défricher d’autant que des découvertes récentes effectuées dans le domaine de la biologie moléculaire et génétique viennent, elles aussi, étayer la thèse que des "agents stresseurs", tels que certaines manipulations, détériorent nos gènes et les rendent "muets". Vous écrivez que "la manipulation altère profondément la personnalité du manipulé". En quoi consiste cette altération ? Du fait de l’action du "décervelage", le manipulateur pourra dès lors "imprimer" son mode de pensée chez le manipulé exactement comme on grave un nouveau fichier sur un disque CD vierge. De nouveaux comportements vont alors apparaître et ces "transagirs", comme les nomme Paul-Claude Racamier, agiront tels des cliquets antiretour dans l’évolution de la personne manipulée. Selon la théorie de l’engagement empruntée à la psychosociologie, l’individu réajuste son système de pensée pour le rendre cohérent avec ses agissements. Cette réorganisation psychique provoque des dissonances cognitives chez la personne manipulée qui se trouve alors en conflit de loyauté entre ce que la manipulation lui "impose" de faire et les valeurs morales que ces nouveaux comportements transgressent. Or, le conflit de loyauté est, selon Ariane Bilheran, psychologue clinicienne auteur de nombreux ouvrages sur la question des violences psychologiques, le mode opératoire le plus fondamental de la torture. Toutefois, pour que le manipulé ne puisse pas retrouver ses capacités psychiques, l’état de confusion mentale doit être soigneusement entretenu. Un des meilleurs moyens pour y parvenir réside dans l’utilisation du discours paradoxal que je formule ainsi : "Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais et surtout puissiez-vous ne rien comprendre à ce que je vous raconte de manière à ce que, quoi que vous pensiez, quoi que vous disiez ou quoi que vous fassiez, je puisse toujours avoir raison". Ce type de communication, qui tend à faire agir les unes contre les autres différentes aires de la personnalité du manipulé, génère des conflits de loyauté et est "schizophrénogène". Pour le dire plus simplement, ce genre de communication rend "fou".
hibou ecrit Guerre 14 18        

Pervers narcissique : mythe ou réalité ? Point de vue critique (partie 1/2)

Source : http://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/pervers-narcissique-mythe-ou-141956
Sujet d’actualité désormais régulièrement traité dans les médias qui en ont fait leurs nouveaux « choux gras », la dernière émission radio en date du mercredi 2 octobre 2013 diffusée sur France Inter et présenté par Guillaume ERNER interrogeait : le pervers narcissique existe-t-il vraiment ? Mais les réponses apportées aux questions soulevées par l’animateur ont pour certaines confirmé ce que j’affirmais déjà ici lors de mon premier article, à savoir que « la perversion narcissique est une théorie qui reste difficile à appréhender même pour les psys qui ont contribué à la faire connaître » (cf. Le pervers narcissique manipulateur et suite).
Pour répondre à cette question il convient de faire appel à la notion de réification telle que présentée parEdgar MORIN : « La réification du réel constitue un des fondements de notre civilisation du XX siècle. Elle est significative de la magie moderne. Nous ne pouvons que réduire cette réification mais non pas l'abolir : nous ne pouvons vivre en nous passant vraiment de l'idée de réel. La réification fait constitutionnellement partie de l'expérience humaine en tant qu'expérience du réel. Il y a un noyau de magie que nous ne saurions faire éclater sans faire éclater la raison elle-même ». En quelques mots Edgar MORIN a parfaitement défini le besoin fondamentalement humain de réification en tant qu’expérience du réel transposable en idées, concepts, théories ou mythes, et démontre ainsi sa nécessité vitale qui se traduit par une quête de sens. En effet, nul ne saurait mener une existence heureuse et épanouie en l’absence de sens à donner à sa vie. Un sens qui peut être annihilé par un vécu traumatique (cf. Perversion narcissique et traumatisme psychique : l’approche biologisante), ou, de façon beaucoup plus pernicieuse, par le simple usage d’une parole dévoyée, car « lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté » (CONFUCIUS, cf. La ‘novlangue’ des psychopathes). Cependant, ce concept de réification mériterait d’être approfondi pour mieux comprendre les divergences d’opinions que la théorie de la perversion narcissique ne manque pas de susciter. Aussi m’attarderais-je quelque peu à en préciser les contours, car l’acte de réification, bien qu’essentielle à la modélisation[1] de l’expérience du réel pour chacun d’entre nous, a fait l’objet de plusieurs études philosophiques au début du XXe siècle qui lui ont donné une connotation plutôt négative occultant par là son aspect le plus pragmatique : rendre compte et tirer des enseignements de faits réels par l’observation des actes et des comportements d’autrui. Autrement dit, adopter une analyse phénoménologique vis-à-vis des événements observés. Ce qui signifie que la réification intervient dans d’autres domaines que celui de la sociologie marxiste, initié par Georg LUKCAS[2], complété récemment par Axel HONNETH et relativisé par « l’intelligence de la complexité » (d’où la citation d’Edgar MORIN en introduction de cet article). « Réifier » signifie : transformer en chose, figer, réduire à l'état d'objet (un individu, une chose abstraite) ; synonyme : chosifier. Ce terme est dérivé du latin resrei signifiant « chose » qui a donné entre autres l’adjectif et substantif réel et le pronom indéfini rien (pour plus de précision sur l’étymologie de ce mot cf.« Flatland » : fantaisie en plusieurs dimensions). Nous avons vu tout au long de cette série d’articles destinés à cette problématique, que la ‘chosification’ (‘l’objetisation’) d’un être sensible était au cœur même de la perversion narcissique (et en règle générale de toutes perversions). Concept qui de nos jours est en train d’incarner l’archétype néolibéral de l’individu ‘bling-bling’ pur produit de notre société actuelle (cf. La fabrique des imposteurs : si le pervers narcissique m’était ‘compté’ ou comment le paradoxe de l’idéologie néolibérale influence nos personnalités). Mais l’‘objetisation’ qui caractérise une perversion narcissique (cf. Comprendre l’emprise : la relation en-pire) diffère de la ‘réification’ dont parle Edgar MORIN. L’une et l’autre de ces deux formes de réification représentent les deux faces d’une seule et même pièce. Même si ces deux termes sont parfois utilisés comme synonymes de ‘chosification’ pour décrire l’état d’une personne qui subit une relation d’emprise, ils ne doivent pas être confondus. Pour plus de clarté, précisons que Georg LUKCAS emploie le mot réification dans un contexte sociologique restreins aux rapports que l’homme entretien avec le monde marchand et la société de consommation, alors que cette expression, telle qu’utilisée par Edgar MORIN, fait allusion au moyen que nous utilisons tous pour objectiver notre subjectivité. Au travers de cet exemple, nous pouvons très bien percevoir les amalgames qui peuvent naître des similitudes entre l’utilisation, dans le langage courant, du mot-outil ‘chose’ pour exprimer l’indéfini ou l’inanimé, parfois de façon péjorative, et le mot ‘objet’ qui désigne communément tout ce qui est inerte, mais également tout ce qui est au dehors de notre moi. Cette confusion n’a plus lieu d’être dès lors que nous comprenons les différentes significations attribuées au mot ‘réification’. D’où l’importance de la recherche de sens par l’échange, le dialogue et le partage de connaissance, car la polysémie des mots entraîne souvent des confusions et incompréhensions génératrices de propos ou de comportements hostiles (cf. La « novlangue » des psychopathes). Ceci dit, le pervers narcissique n’est que la réification du concept de perversion narcissique attaché à l’idée de ‘mouvement’ ou de processus (cf. articles Les pervers narcissiques manipulateurs et suite). Il en matérialise (‘modélise’, cf. point 1 la citation de Paul VALÉRY) la manifestation sous forme ‘réifiée’ qui nécessite une certaine démythification à laquelle s’emploient (très maladroitement faut-il le préciser) les critiques de cette théorie. Cependant, il est un fait extrêmement important négligé par quasiment toutes les analyses s’opposant à cette appellation, une fois de plus très bien formulé par Edgar MORIN, c’est que :« la démythification est nécessaire, mais elle doit aussi se réfléchir elle-même et découvrir ce problème énorme : le mythe fait partie de la réalité humaine et politique. La notion même de réel a une composante imaginaire dans le sens où elle comporte une ‘réification’. La réalité de l'homme est semi-imaginaire ». Le sens du mot ‘réification’ tel qu’employé ici, selon les précisions d’Edgar MORIN, étant mieux défini, nous pouvons attaquer le vif du sujet en commençant par un petit rappel historique malheureusement méconnu : si l’idée de perversion narcissique est présente dans les écrits de Paul-Claude RACAMIER dès 1978 lors d’un article titré Les paradoxes des schizophrènes et repris en 1980 dans son livre Les schizophrènes, il ne présenta ses recherches sur cette « pathologie » qu’en septembre 1985, lors du congrès organisé par l’APSYG à GRENOBLE, dans une note intitulée De la perversion narcissique dont le compte-rendu fut édité dans la revue GRUPPO n° 3 de février 1987. Entre ces deux dates (septembre 1985 – février 1987), il écrivit également une courte synthèse de cette présentation, dont l’article Entre agonie psychique, déni psychotique et perversion narcissique paru dans la Revue Française de Psychanalyse – Tome L, n° 5, de septembre/octobre 1986 – consacrée aux psychoses. Toutefois, cette appellation fut popularisée sous la forme réifiée du pervers narcissique par Alberto EIGUER avec son livre Le pervers narcissique et son complice, et Marie-France HIRIGOYEN dont l’ouvrage fut édité en 1998 : Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien et vendu à plus de 500 000 exemplaires et où elle présenta le pervers narcissique comme étant la figure paradigmatique du ‘harceleur’ rattachant ainsi le concept de ‘harcèlement moral’ à celui de ‘pervers narcissique’. Le succès de ces deux thèses a ouvert des voies différentes dans l’étude et l’analyse de cette problématique qui touche tout à la fois les individus, les groupes et la société. Ainsi, quoi de plus logique que d’avoir des visions différentes de ce fléau social en fonction de la théorie qui oriente notre choix. Chaque opinion découle donc principalement de ce positionnement en ce qu’il existe un lien ‘ineffable’ entre l’observateur et la chose observée. Aussi, afin de clarifier les débats, serait-il plus juste de recontextualiser les développements des différentes recherches sur le sujet par rapport aux préjugés affichés par chacun et ce sans porter de jugement de valeur sur l’orientation théorique choisie. Ce qui ne nous interdit pas d’en pointer les carences.   Différents positionnements théoriques : 1) L’option théorique suivie par Marie-France HIRIGOYEN a été délibérément orientée vers l’aide aux victimes de toutes formes de harcèlement. Dans le contexte de l’époque (1998), excepté les travaux de Christophe DEJOURS (Souffrance en France : La banalisation de l’injustice sociale, 1998), il n’existait aucun moyen de reconnaître la souffrance des personnes en proie à des conflits dégénérant en harcèlement. Cette approche est donc venue combler un vide important dans la reconnaissance et la prise en compte de ce fléau génocidaire qui passait inaperçu aux yeux de tous. À ce titre, elle n’en était que plus utile. 2) Cette catégorie est principalement représentée par les tenants de la théorie développée par Alberto EIGUER au sujet de la victime complice masochiste du pervers narcissique qui déclare dans l’introduction de l’ouvrage de Claire-Lucie CZIFFRA (Les relations perverses, si le pervers m’était conté) : « Si j’emploie le terme atteint(e)s, c’est que je suis convaincu que les pervers narcissiques sont les plus grandes victimes de leurs agissements et d’une pathologie déterminée par des forces inconscientes ». Si ce courant de pensée résulte de nombreux sophismes qui ont permis à cette théorie de trouver un large écho dans le secteur de la santé mentale, il ne manque pourtant pas d’intérêt dans le sens où le pervers narcissique n’y est pas vu comme une personne incurable – au contraire des tenants de la position définie au 1) –, mais comme un ‘malade’ victime de ses propres turpitudes et prisonnier d’une compulsion de répétions le conduisant à reproduire inlassablement les mêmes scénarios destructeurs. 3) S’apparentant (ou s’appuyant) aux tenants du courant théorique précité, bien que n’appartenant pas à la psychanalyse, nous trouvons des personnes ou des psychologues (tel que les systémiciens, thérapeutes pratiquant l’analyse systémique, ou les transactionnalistes, praticiens spécialisés dans l’analyse transactionnelle) qui adoptent une position mitigée en revendiquant le fait que la perversion narcissique est une pathologie du lien où les deux protagonistes d’une telle relation sont coresponsables de son devenir. 4) En dernier lieu, il existe une catégorie de contradicteurs qui ignorent quasiment tout de la théorie de la perversion narcissique qui, je le rappelle ici, est une théorie psychanalytique des conflits, dite ‘interactive’. Cette typologie est loin d’être hermétique : nous pouvons très bien trouver des contradicteurs qui se situent à cheval entre ses différentes positions. Tel est le cas par exemple de professionnels qui refusent le concept de pervers narcissique en raison du jugement moral que cette idée induit tout en expliquant les mêmes phénomènes par des glissements sémantiques justifiants des notions qui leurs sont propres. Ce qui, au final, revient à décrire la même chose tout en utilisant des mots différents. Cela pourrait justifier la création d’une cinquième ‘classe’, mais la plupart des critiques portées au concept de pervers narcissique sont formulées en méconnaissance de cause ce qui les situe plutôt dans la quatrième catégorie. Cette répartition pourrait être affiné en précisant mieux les différentes orientations théoriques adoptées par les psychologues qui envisagent la perversion narcissique soit comme une pathologie de l’individu (le pervers narcissique), soit comme une pathologie de la relation (ou du lien : couple pervers/proie), soit comme une pathologie sociale (l’imposteur), soit encore comme une pathologie de l’identité (personnalité « as-if » ou « faux-self »), etc. Nous verrons prochainement qu’il existe d’autres ‘réifications’ (modèles) de cette même problématique. Point de vue critique des différents positionnements théoriques : Cette répartition schématique des critiques du concept de perversion narcissique nous permet de situer le ‘lieu’ d’où s’expriment ceux qui réfutent cette théorie. Ce faisant, nous pouvons mieux d’appréhender les divergences d’opinions, souvent conflictuelles, relatives à chacune des différentes positions définies ci-dessus, car au-delà de toutes controverses, force est de constater qu’elles comportent toutes des avantages et des inconvénients qu’il convient de passer en revue pour dépasser les clivages traditionnels qu’évoquent les termes de ‘pervers’ et de ‘narcissique’ accolés l’un à l’autre. 1) Le parti-pris de la victime se comprend aisément de par la souffrance que cette dernière éprouve et du danger qu’elle encourt lorsqu’elle est affublée d’un statut ‘d’objet’ destiné à assouvir le sentiment de toute puissance et d’immunité conflictuelle que revendique le pervers narcissique aux dépens de sa proie (cf.Perversion narcissique et traumatisme psychique : l’approche biologisante). Cette voie est fort louable dans la mesure où elle tend à réduire les injustices et se donne pour principal objectif de lutter contre les inégalités et la banalisation du mal dans notre société. Cependant, certaines remarques découlant de l’observation du pervers narcissique par les victimes sont erronées et conduisent à des préjugés qui ne permettent pas la prise en compte de la complexité des agirs pervers. En faire le détail ici serait bien trop long, mais l’un des meilleurs spécialistes français des perversions nous aidera peut-être à mieux comprendre en quoi certaines idées reçues peuvent être néfastes : « On ne progressera pas d’un pouce dans la prise en charge et le traitement des délinquants sexuels, tant qu’on les considérera comme des débiles, des idiots ou de simples fauteurs de troubles. L’acte pervers n’a rien à voir avec le comportement bestial, brutal ou instinctif auquel on le réduit souvent. C’est un acte humain d’une richesse et d’une complexité diabolique, et d’une logique à toute épreuve. […] On éviterait bien des erreurs, policières, judiciaires, politiques, thérapeutiques, si l’on écoutait ce message, en tenant compte de ses éclaircissements. Car la perversion se nourrit de vengeance, et plus l’on se méprend plus elle s’en prend à ceux qui ne l’ont pas compris. Pour le pervers (N.d.a : qu’il soit sexuel ou moral), c’est une question de survie »[3]. 2) Le parti-pris plus ou moins affiché du pervers narcissique s’entend de par le fait qu’un pervers (quel qu’il soit) que l’on abandonne sans soin à ses propres pulsions aura toutes les chances de récidiver, et ce à plusieurs reprises. Mettre en place des modalités de traitement à leur intention revient donc à tenter d’épargner de nombreuses victimes. Tout l’intérêt de cette approche réside dans la recherche et la possibilité de prise en charge de la souffrance du pervers afin de lui permettre de sortir de son schéma de fonctionnement toxique, mais à la seule et unique condition que cela ne se fasse pas au détriment de ses victimes. Or, c’est bel et bien ce à quoi aboutit actuellement la théorie de la victime complice masochiste du pervers narcissique. Il conviendrait donc de réparer cette erreur conceptuelle en dénonçant les sophismes sur lesquels se base ce genre d’idées reçues qu’invalident toutes les recherches en psychopathologie sociale (théorie del’impuissance apprise ou de la résignation acquise de Martin SELIGMAN, de la dissonance cognitive de Léon FESTINGER et du syndrome de STOLCKHOM hérité de l’identification à l’agresseur de Sándor FERENCZI, etc.) et les découvertes récentes en neuroscience concernant le processus de ‘décervelage’ (cf. Perversion narcissique et traumatisme psychique : l’approche biologisante). Ce serait là faire preuve d’une « science avec conscience ». 3) Pour les tenants de cette position, il n’est nullement question de stigmatiser l’un ou l’autre des deux protagonistes d’une telle relation. Les prises en charge thérapeutique se basant sur ce modèle profiteront malheureusement au pervers qui se servira ici de la crédulité du thérapeute pour manipuler sa victime et renforcer l’emprise qu’il exerce sur elle. Cela aura pour résultat désastreux de le conforter dans ses comportements destructeurs vis-à-vis de son entourage. Aussi, cette approche est à proscrire, car elle ne bénéficiera à aucune des personnes impliquées dans des échanges interindividuels basés sur le mode très particulier de l’emprise. Ce qui n’empêche pas ces techniques thérapeutiques d’être très efficaces dans la majorité des autres cas. Leur problème provient simplement du fait qu’elles ‘nient’ l’existence de personnalités perverses. Si les adeptes de cette solution ont pu apporter des idées vraiment novatrices et particulièrement éclairantes en matière de relationnel, par exemple la mise à jour des contraintes paradoxales – ce qui représente un apport crucial dans la compréhension de cette problématique –, ils n’en demeurent pas moins incapables de porter assistance à leurs patients dans ce cas de figure, essentiellement en raison du fait que leurs ‘croyances’ leur interdit de dénoncer le ‘paradoxeur’ dans une relation d’emprise. Or, nous l’avons déjà vu dans un précédent article, seule « une injonction paradoxale démasquée est une contrainte paradoxale manquée » (cf. Le ‘pouvoir’, les ‘crises’, la communication paradoxale et « l’effort pour rendre l’autre fou »). Autrement dit, pour qu’une injonction paradoxale perde son pouvoir de nuisance il faut la débusquer et l’invalider en l’explicitant, mais, paradoxe au combien insolite pour les ‘découvreurs’ de cette particularité langagière, c’est justement ce que les systémiciens ou les transactionnalistes se refusent à faire. 4) C’est dans cette dernière catégorie que nous retrouvons les opposants les plus virulents au concept de pervers narcissique. Outre les attaques ad hominen fréquentes dont ils sont de féconds pourvoyeurs, signalons deux autres procédés couramment employés pour discréditer par avance toute argumentation en retour qui montrent bien à quel point le domaine est « sensible » : - fustiger une position (clinique, théorique, technique…) qui n’existe que dans l’esprit de ceux qui la dénoncent (ce que FREUD aurait dénommé une projection, soit l’externalisation défensive d’une motion interne réprimée : une modalité de lutter sans le savoir contre ses propres spectres, un retour du refoulé en quelque sorte) ; - dénoncer une position au nom des excès auxquels elle donne lieu chez certains de ses supposés tenants ; n’en pointer que les aspects potentiellement négatifs pour la caricaturer et la discréditer, sans jamais argumenter sur son fond : une forme de suspicion qui, jouant en quelque sorte d’un effet de rumeur, disqualifie a priori toute argumentation contraire[4].
Or, dans quelle mesure peut-on critiquer, dénoncer, stigmatiser, blâmer, condamner, réprouver, fustiger, etc. un concept, une théorie ou une idée dont on ignore tout ou presque ? Cette interrogation appelle d’autres réflexions dont les développements pourraient nous permettre de comprendre pourquoi ce sujet est autant décrié : c’est le problème de la conscience morale qui sera abordé ultérieurement, car de telles attitudes posent un éminent problème éthique. Problème éthique éludé et noyé dans l’indignation contagieuse que propage la dialectique éristique (cf. Le ‘pouvoir’, les ‘crises’, la communication paradoxale et « l’effort pour rendre l’autre fou »). Pour autant, malgré la virulence et les excès de certains propos à l’encontre des victimes de ce fléau et comme le suggère Edgar MORIN, « la démythification est nécessaire » à la condition expresse qu’elle puisse « se réfléchir elle-même et découvrir ce problème énorme : le mythe fait partie de la réalité humaine et politique ». C’est ce par quoi nous allons conclure en présentant rapidement le concept de réification tel qu’analysé par Axel HONNETH et sa théorie de la reconnaissance dans laquelle il postule la réification en tant qu’oubli de la reconnaissance : « (…) le seuil à partir duquel on entre dans la pathologie, dans le scepticisme, ou encore dans la pensée stérile de ‘l’identité’, comme dirait ADORNO, est franchi sitôt que, dans nos efforts réflexifs en vue de la connaissance, on oublie que ceux-ci proviennent d’un acte de reconnaissance préalable. Ce moment d’oubli, d’amnésie, je veux en faire la clé d’une redéfinition du concept de ‘réification’ »[5]. La reconnaissance, nous l’évoquerons dans la seconde partie de cet article (Tous traumatisés ? Comment sortir du piège de l’emprise psychologique), est la phase préalable indispensable, conditio sine qua non, pour permettre à une victime de traumatisme complexe de pouvoir se reconstruire et passer outre afin d’espérer mener une vie « normale ». Néanmoins, et c’est bien là le fond du problème, notre société ne réunit pas les conditions nécessaires permettant aux proies d’agression perverse d’être résilientes, pire encore, et nous l’avons déjà longuement expliqué ailleurs (cf. La fabrique des imposteurs : si le pervers narcissique m’était ‘compté’ ou comment le paradoxe de l’idéologie néolibérale influence nos personnalités), notre civilisation actuelle basée sur l’échange marchand et le consumérisme génère et aggrave les traumatismes complexes dont les coûts sociaux se chiffrent à plus de 107 milliards d’euros par an selon un récent rapport de la Cour des Comptes[6]. C’est dire l’importance de la négligence et de la dénégation qui accompagne cette problématique sur laquelle il est préférable de jeter un voile de déni plutôt que de faire face à cette réalité bien dérangeante :« Couvrez ce ‘sein’ que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées, et cela fait venir de coupables pensées » (Le Tartuffe ou l’imposteur, MOLIÈRE). C’est ici que le concept de réification tel qu’abordé par Axel HONNETH dans sa théorie de la reconnaissance trouve également son utilité, car selon le point de vue qu’il développe : « Ce qu’il y a de juste ou de bon dans une société se mesure à sa capacité à assurer les conditions de la reconnaissance réciproque qui permettent à la formation de l’identité personnelle – et donc à la réalisation de soi de l’individu – de s’accomplir de façon satisfaisante ».[7] Or, la reconnaissance, dans la théorie d’Axel HONNETH, prélude à toute connaissance. Ce qui suppose que la réification ne concerne pas seulement la manière de traiter les autres, mais qu’elle est un rapport au monde et à soi-même comme nous l’indique aussi Edgar MORIN en précisant que : « Nous ne pouvons que réduire cette réification mais non pas l'abolir : nous ne pouvons vivre en nous passant vraiment de l'idée de réel. La réification fait constitutionnellement partie de l'expérience humaine en tant qu'expérience du réel ». Le concept de réification ainsi visité, et après avoir implicitement évoqué la quasi totale inaptitude de notre société « à assurer les conditions de la reconnaissance réciproque qui permettent la réalisation de soi de l’individu » (le coût social de cette incapacité parle de lui-même), suggère que nous vivons encore à une période de notre évolution que l’on peut qualifier avec Edgar MORIN « d’âge de la barbarie communicationnelle »[8] qui prive de sens, et donc d’accès à la connaissance, tout individu désireux de se libérer des liens qui l’aliènent. Pour en finir avec ce tour d’horizon des critiques du concept de perversion narcissique et de sa réification sous l’apparence du pervers narcissique, il est utile de rappeler que cette notion, bien que développée initialement au sein des couples et des familles, s’impose désormais de plus en plus comme la figure idiosyncrasique d’un néosujet[9] parfaitement adapté à une société formatée par l’idéologie néolibérale (l’individu ‘bling-bling’) reposant sur une rationalité pratico-formelle pathologique vouant un culte à la religion du marché (cf. La fabrique des imposteurs : si le pervers narcissique m’était ‘compté’) et dont nous savons désormais de source scientifique (cf. Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée de Daniel KAHNEMAN) qu’elle n’est qu’affabulation et délire schizophrénique. C’est pourtant toujours cette rationalité pratico-formelle pathologique qui préside aux décisions de nos élus, et ce, quelle que soit leur famille politique. À l’échelle de notre société, il ressort de ces différentes approches que le processus de réification exprime un paradoxe constitué d’un profond antagonisme entre, d’une part le besoin de réification que nous ne saurions abolir sans faire éclater la raison elle-même, d’où son attribut indispensable aux victimes de ce fléau pour « mettre des mots sur leurs maux » afin de rendre compte d’une réalité traumatique vécue ; et d’autre part un « oubli de reconnaissance » que perçoivent plus ou moins consciemment ceux qui réfutent cette théorie en tentant de la démythifier tout en ‘oubliant’ de se réfléchir elle-même (cf. supra citation d’Edgar MORIN). Ces tentatives de démythification malhabiles sont l’équivalent d’une ‘réification’ (oubli de reconnaissance) de la réification (modélisation du réel), soit d’un paradoxe, car la plupart du temps les opposants au concept de pervers narcissique affirment de bonne foi ne pas nier la souffrance des victimes de ce fléau, mais collaborent, par leur négation, à les maintenir dans l’expérience traumatique qu’elles vivent et de laquelle elles souhaiteraient s’extraire. Ce contraste nous rappelle les situations de double contrainte qui – nous le savons déjà (cf. Le ‘pouvoir’, les ‘crises’, la communication paradoxale et « l’effort pour rendre l’autre fou » ; Comprendre l’emprise : la relation en pire ; La ‘novlangue’ des psychopathes ; Perversion narcissique et traumatisme psychique : l’approche biologisante) – ne peuvent que conduire à la lutte, la fuite ou ‘l’apathie’ (l’inhibition de l’action), mais il évoque de plus une malédiction qui pèse lourdement sur les épaules des victimes de ce type d’agression. « La malédiction, c’est quand un malheur, en vous empêchant de parler, vous enferme dans le malheur »[10]. Nous tenterons donc, à la suite de cet article, de résoudre ce paradoxe dont le principal moteur est l’incompréhension qu’il engendre et le silence qu’il impose, légitimant ainsi la violence ‘insensée’ que dénonce la topique relative à la théorie de la perversion narcissique.   Philippe VERGNES

[1] « Modéliser, ce n’est pas analyser ou décomposer, c’est chercher des représentations symbolisées sur lesquelles ont peut opérer comme on travaille sur une carte ou l’ingénieur sur une épure, et qui puisse servir à faire » (Paul VALÉRY), cité par Jean-Louis LEMOIGNE dans l’éditorial de la lettre n° 66 de juin-juillet 2013 du Réseau Intelligence de la complexité.
[2] Georg LUKACS, Histoire et conscience de classe : essais de dialectique marxiste, 1960 (traduction de l’ouvrage Geschichte und Klassenbewußtsein paru en 1923).
[3] Gérard BONNET, La perversion : se venger pour survivre, quatrième de couverture.
[4] D’après la thèse soutenue par Pascal PIGNOL, Le travail psychique des victimes : essai de psycho-victimologie, p. 12.
[5] Axel HONNETH, La réification, p. 38.
[7] Axel HONNETH, La théorie de la reconnaissance : une esquisse, Revue du MAUSS, 2004/1 no 23, p. 133-136.
[8] Edgar MORIN, L’enjeu humain de la communication, in La communication, états des savoirs, ouvrage coordonné par Philippe CABIN et Jean-François DORTIER, éditions Sciences Humaines, Paris Seuil, 3èmeédition 2008, p. 30 et 31.
[9] Jean-Pierre LEBRUN, La perversion ordinaire.
[10] Denis SEZNEC, petit-fils de Guillaume SEZNEC, cité par Saverio TOMASELLA, in La traversée des tempêtes : Renaître après un traumatisme, p. 90.
 

Les pervers narcissiques manipulateurs (suite)

Ils cherchent à nourrir leur gloire de la déconfiture narcissique d'autrui, croyant qu'à chaque pied qu'ils écrasent ils gagnent un pied de hauteur". [Paul-Claude RACAMIER]
Dans la première partie de cet article, nous avons pris connaissance du « mouvement perversif » ou« mouvement pervers narcissique » qui accompagne et syncrétise les agissements pervers de certains manipulateurs. Cette seconde partie sera plus particulièrement destinée à en préciser les contours, car il n’y a pas de perversion narcissique – destination de ce mouvement – sans une pensée originale pour l’alimenter. Après le « mouvement pervers narcissique », difficile à appréhender en raison de sa « volatilité », c’est le point le plus délicat à aborder. Car les pensées sont bien plus furtives qu’un mouvement et certains prétendront même avec véhémence qu’elles sont impossibles à percevoir, et pour cause… nous allons vite comprendre pourquoi.  
Wilhelm FLIESS, dans l’une des nombreuses correspondances avec FREUD, l’avait mis en garde : « Celui qui cherche à lire les pensées d’autrui n’y lira que les siennes ». Certes ! Si cet argument reste toujours valide en certaines circonstances, il convient toutefois de le relativiser. Le monde des émotions (et donc des pensées qui y sont associées) était très peu exploré à l’époque, voire totalement nié. Il n’est jamais bien vu d’exprimer ses émotions en public, même encore de nos jours. Du temps des premiers pas de la psychanalyse, seule la méthode du transfert était alors appliquée pour explorer les contrées de la psyché d’autrui et de ses représentations. Quels que soient les résultats de cette pratique (nous ne sommes pas là pour en juger), elle a longtemps été considérée, à tort, comme la seule fiable. L’écoute empathique est aussi un moyen, beaucoup plus efficace à n’en pas douter, d’accéder au monde des émotions. Or, l’empathie n’a jamais eu bonne presse auprès des psychanalystes et ce n’est que tout récemment, grâce notamment à la découverte des neurones miroirs[1], que cette capacité psychique au pouvoir étonnant, possédée dès la naissance par tout être humain, retrouve de nos jours toutes ses lettres de noblesse (signalons toutefois ici que Carl ROGERS impulsa un courant psychothérapeutique principalement basé sur l’empathie dès le milieu du XXe siècle). C’est là que nous comprenons que les individus qui contestent le plus la faculté – que nous possédons tous – à saisir les pensées d’autrui, est niée par celles et ceux qui en définitive, ont renié ce sentiment ou, pour des raisons d’ordre génétique et/ou biologique, n’en disposent pas. L’absence d’empathie n’est pas considérée comme un handicap alors qu’il n’en va pas de même lorsque nous perdons l’usage de l’un de nos cinq sens par lesquels nous appréhendons notre environnement. Mais quoi qu’il en soit, l’empathie est bien ce qui nous permet de saisir les émotions et les pensées d’autrui et ce n’est pas parce que nous avons créé une société qui honore le serviteur fidèle (le mental rationnel) et à oublier le don (le mental intuitif), comme le soutenait Albert EINSTEIN[2], que nous devons nous comporter comme des êtres humains « lobotomisés[3] » (dénués d’empathie). Car l’absence d’empathie provoque des handicaps tous aussi invalidant que la privation de sens. Ce que nous sommes en train de découvrir. C’est donc en cumulant, la méthode du transfert et l’écoute empathique que P.-C. RACAMIER analysa et décrivit la pensée spécifique à l’origine du mouvement perversif : « La pensée perverse, c’est ce qui soutient les agirs pervers, et qui subsiste lorsque ceux-ci sont inhibés par des empêchements extérieurs […]Exactement à l’inverse de la pensée créative et de la pensée psychanalytique, la pensée perverse est toute entière tournée vers la manipulation d’autrui, l’emprise narcissique et la prédation. Experte en manœuvres, apparemment socialisée, capable d’essaimer et prompte à la persécution, la pensée perverse n’a aucun souci de vérité (seul le résultat compte) ; débarrassée de fantasmes et d’affects, foncièrement disqualifiante, elle ne vise qu’à rompre les liens entre les personnes et les pensées. Toute tournée vers l’agir, le faire agir et le “décervelage”, spécialiste en attaque de l’intelligence, c’est une pensée formidablement pauvre. »[4] C’est une pensée « formidablement pauvre » en ce qu’elle porte en elle un fort pouvoir de destructivité : elle travaille à l’encontre des liens – de tout type de liens, intra et inter psychique – et est à ce titre une pensée« disjonctive » qui œuvre à la « déliaison » des interrelations humaines. « Pauvre » ne signifie pas qu’elle n’est pas agissante. Bien au contraire. « Opportuniste, habile, très attentive aux réalités sociales et à ce titre “adaptée” » la pensée perverse est insensible à l’affectivité d’autrui, ce qui la rend terriblement efficace pour instaurer les relations d’emprise dont elle se nourrit au mieux de ses intérêts narcissiques et matériels. « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse » est sa maxime préférée, car selon elle, « la fin justifie les moyens » et « seul le résultat compte »« Vérité ou mensonge, peu lui importe […] il s’agit seulement, et en toute “innocence” de savoir si les dires sont crédibles, et s’ils vont passer la rampe. Pour le pervers, ce qui est dit est vrai, et ce qui n’est pas dit n’est pas vrai ». Mais ce qui la rend dangereuse par-dessus tout, c’est qu’elle « décourage, démobilise et démolit la compréhension dans son principe même ».[5] Or, nous savons désormais que les altérations de notre système de représentation (ou de symbolisation), c’est-à-dire la façon dont nous interprétons (comprenons) le monde externe (à nous), sont la source de nombreux dysfonctionnements psychiques. Ainsi, « démolir la compréhension dans son principe même »revient à faire « disjoncté » le cerveau afin qu’il passe du mode « contrôle », où les efforts sont maitrisés et conscients, fondés sur des règles (morales, sociales, éthiques, etc.), au mode « automatique », affectif et heuristique, reposant sur des « raccourcis mentaux » (cf. « Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée » de Daniel KAHNEMAN). Bien entendu, les choses ne sont pas aussi simples, mais cela nous donne un « schéma », une grille de lecture, pour comprendre comment la « pensée perverse » en vient à modifier nos processus décisionnels, car en réalité, cela relève plus de la psychotraumatologie que de techniques de communication. Ce qui nécessiterait un autre article sur le sujet. Après ce rapide tout d’horizon sur les « conditions de fond » qui alimente un « mouvement pervers narcissique », il nous reste à traiter de la partie la plus âpre du sujet. Celle des coalitions perverses et des rencontres opportunes entre deux personnalités, ou plus, perverses. Ce que Paul-Claude RACAMIER appelle les « noyaux pervers » : « Prenez un pervers. Prenez en deux. Prenez en trois. Imbéciles, incultes, ignares autant que vous voudrez : peu importe. Mais, en tout cas, pervers. Laissez-les se rencontrer. L’identification fera d’elle-même leur premier ciment : n’est-ce pas elle qui permet aux semblables de se reconnaître et par conséquent de s’assembler ? Ajoutez une giclée de sexe ; pas du sexe joli : de la vulgaire tringlerie fera l’affaire. Vous voici en présence d’un noyau pervers. Il ne reste plus qu’à le mettre à pied d’œuvre et attendre les dégâts. Le noyau s’installe insidieusement dans l’organisme, dans le groupe, dans l’institution, dans le milieu social, quand ce n’est pas dans une nation tout entière. Il va suffire d’une défaillance, serait-elle passagère, de cet organisme ou de ce pays, pour que le noyau entre en action. […] Les plus enviables d’entre elles (les institutions) seront les plus visées. Car le moteur du noyau pervers, comme de toute perversion, c’est bien l’envie. Quant au but, c’est la prédation. Pour les moyens, ce seront ceux de la pensée perverse, mise en œuvre au sein d’un groupe. Le noyau pervers ne crée pas ; il infiltre ; il parasite ; il s’étend ; il se ramifie. Le noyau s’est installé sans crier gare. Il a fait mine de participer à l’œuvre commune. Agglutinant pour les utiliser ceux qu’il peut narcissiquement séduire, rejetant ceux qu’il ne réussit pas à capturer, le noyau entreprend de contaminer le milieu qu’il parasite. Par le mensonge et le secret, par la projection perverse et par l’intimidation, par la disqualification et le faire-semblant, le noyau, toujours agissant dans l’ombre, s’attache à ronger peu à peu, jusqu’à les rompre, les liens existant entre les personnes, entre les faits et les connaissances. Ne le savons-nous pas déjà ? La perversion narcissique se consacre tout entière à délier, dénouer et disjoindre. Tout cela, demandera-t-on, pourquoi ? Même pas forcément pour la gloire. Mais pour le pouvoir. Pour les indéracinables plaisirs de l’emprise. Pour le plaisir narcissique de blesser narcissiquement les autres. Pour venir enfin à bout de la créativité qui fait si cruellement envie aux inféconds lorsqu’elle émane des autres ; et pour la satisfaction de tuer la vérité dans l’œuf avant qu’elle ne pique ; et pour le profit : pour la rapine. » J’ai volontairement introduit ce long passage dans cet article, parce qu’il est particulièrement parlant et qu’il ne manquera pas d’éclairer toutes celles et tous ceux qui ont eu à subir une situation de harcèlement (quelle qu’en soit la nature ou le lieu), mais il s’avèrera aussi très utile à tous ceux qui, préoccupés par les crises actuelles, en cherche les raisons. Dans son livre « La danse avec le diable », Günther SCHWAB fit dire à l’un de ses personnages : « Un monde qui veut sombrer inverse tous les signes : ce qui a de la valeur attire le mépris et ce qui est méprisable prend de la valeur. Le mensonge règne et la vérité tue celui qui la prononce ». Or qu’est-ce qu’une inversion ? Réponse : une perversion[6]. Lorsque les circonstances permettent à la pensée perverse de s’exprimer au travers d’un noyau pervers qui dirige un groupe, une institution ou une nation, le mouvement perversif devient incontrôlable et les personnes touchées par ce processus en son affectée au point de glisser vers une organisation autocratique du groupement auquel elles appartiennent. La forme importe peu, du moment que le pouvoir reste entre les mains de ceux qui l’exercent. En définitive, si l’étude de la perversion narcissique (« LES » perversions narcissiques devrions-nous dire plus exactement) permet de mieux comprendre les dérives de nos sociétés actuelles et les crises qu’elles traversent, sa description ne saurait se limiter à cet exposé qui ne fait que « survoler » le problème. Peu de temps avant sa mort, P.-C. RACAMIER eu l’idée géniale de rédiger son « Cortège conceptuel » qui est un petit recueil de néologismes inventés tout au long de son parcourt clinique afin, notamment, de décrire cette « pathologie » individuelle et sociale qui revêt un « masque de santé mentale » (cf. Hervé CLECKLEY : « The Mask of sanity », Robert HARE : « Without conscience : The disturbing World of the psychopaths among us » et surtout J. Reid MELOY : « Les psychopathes », allusion faite ici aux comparaisons que nous pouvons faire avec la psychopathie telle que décrite par l’école nord-américaine). Cette apparente normalité n’en cache pas moins un étonnant pouvoir de destruction qui possède la particularité de « sidérer » les témoins qui l’observent. Et lorsque l’on connaît les dégâts de la sidération sur nos processus perceptuels et la façon dont notre cerveau traite et déni l’information « sidérante », il n’y a vraiment pas de quoi la ramener (pour en comprendre les effets pervers voir par exemple le documentaire de Cash investigation : "Le neuromarketing"). Toute la difficulté à appréhender cette théorie réside dans le fait que la perversion narcissique est tout à la fois un trouble grave de la personnalité (une « caractérose » perverse, aurait dit RACAMIER) et un mouvement, un processus, s’inscrivant sur un continuum mettant en œuvre des phénomènes particuliers tels que sommairement décrits dans les deux articles qui vous ont été proposés. Parler de l’un en omettant l’autre, comme le font la plupart de nos médias, revient donc à amputer la majeure partie des situations qu’a souhaitées décrire l'inventeur de cette théorie et à lui retirer toute sa substance. Ce qui, finalement, est assez courant dans le monde d’aujourd’hui.   Philippe VERGNES Nota : Suite à quelques réactions pertinentes émises lors de la parution de la première partie de cet exposé, il apparaît que les descriptions comportementales de ce trouble de la personnalité, telles qu’elles apparaissent dans la plupart des articles traitant de ce sujet (cf., par exemple, Les 30 caractéristiques des manipulateurs d’Isabelle NAZARE-AGA) , ne permettent pas de « discriminer » avec certitude un pervers narcissique d’un non-pervers narcissique. C’est un fait. Car en tant que trouble de la personnalité (et non de « maladie ») les comportements décrits sont des attitudes que nous pouvons tous adopter un jour où l’autre dans des situations particulières. Pour évaluer un individu selon une grille de lecture comportementale, il faut impérativement tenir compte de la fréquence, de l’intensité et de la durée des conduites répréhensibles. Ce que ne font pas les profanes. Et pour cause, encore faudrait-il les en informer. Aussi, serait-il utile d’aborder cette « discrimination » sous un tout autre angle. A suivre !

[1] Giacomo RIZZOLATI, « Les neurones miroirs », 2008.
[2] « Le mental rationnel est un serviteur fidèle, le mental intuitif un don. Nous avons créé une société qui honore le serviteur fidèle et a oublié le don », Albert EINSTEIN.
[3] La lobotomie consiste à sectionner chirurgicalement de la substance blanche d'un lobe cérébral, principalement le cortex préfrontal (opération transorbitaire), « siège des différentes fonctions cognitives dîtes supérieures ((notamment le langage, la mémoire de travail, le raisonnement, et plus généralement les fonctions exécutives). C'est aussi la région du goût et de l'odorat. C'est l'une des zones du cerveau qui a subi la plus forte expansion au cours de l'évolution des primates jusqu'aux hominidés. » (Cf. Wikipédia)
[4] Paul-Claude RACAMIER, “Cortège conceptuel”, 1993, p. 58.
[5] Les citations entre guillemets sont extraire de l’article de Paul-Claude RACAMIER, “Pensée perverse et décervelage”, paru dans la revue Gruppo n° 8, 1992.
[6] Définition CNTRL : “Action de faire changer en mal, de corrompre, ou de détourner quelque chose de sa vraie nature, de la normalité, résultat de cette action ; étymologie : changement de bien en mal, corruption (1444) ; du latin : perversio, -onis, bouleversement, falsification d’un texte”.
 

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hibou ecrit Voilà comment tout a commencé ...

Source : http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/les-pervers-narcissiques-127248

Les pervers narcissiques manipulateurs


Passée dans le langage courant, notamment grâce à l'impact médiatique des articles, émissions, débats et conférences dédiés à ce sujet, l'expression "pervers narcissique" a gagné le grand public. Mais que savons-nous au juste de cette théorie ? Une relecture du concept qui offre une nouvelle approche des évènements sociaux et des crises de plus en plus fréquentes que nous traversons. Un complément d'information utile à tous, même et surtout pour toutes celles et tous ceux qui s'imaginent être à l'abri de ces personnalités difficiles et du processus destructeur qu'elles insufflent à notre société.
Au-delà de l’actualité événementielle qui rythme l’audimat, il est assez surprenant qu’un thème tel que celui-ci, d’ordinaire réservé aux revues ou magazines spécialisés, soit si abondamment traité dans les médias d’actualité destinés à un large public. C’est tout d’abord le journal “Le Nouvel Observateur” qui a allumé la mèche avec une enquête sur « Les manipulateurs de l’amour » paru dans son n° 2463 du 19 au 25 janvier 2012. Cet hebdomadaire récidiva au mois de mars 2012 en leurs dédiant un dossier complet et sa page de couverture sous le titre : « Les pervers narcissiques » (“Le Nouvel Observateur”, n° 2471 du 15 au 21 mars 2012). C’est ensuite la plupart des médias, certaines chaînes télés et de nombreuses radios qui ont évoqué ce sujet avec un « enthousiasme » quasi « frénétique ».  
Un pareil traitement, quelle que soit la source d’information habituelle utilisée (télé, radio, presse écrite, Internet, etc.), est très surprenant vu la nature du sujet qui ne semble pourtant pas correspondre aux standards de sélection classique que les éditorialistes réservent généralement pour la Une des journaux d’actualités. Ceux qui connaissent cette problématique se souviendront qu’il y a cinq ans en arrière seulement, parler en public de perversion narcissique ou de pervers narcissique équivalait à mener un débat entre ufologues et sceptiques. Toutefois, les divers articles abordant cette problématique ont produit leurs effets et l’idée semble dorénavant ancrée dans le langage courant. Pour autant, et malgré le satisfecit que le grand public accorde à cette notion, cette évolution ne s’est pas faite sans peine et nombreux sont encore les aprioris, les clichés ou autres préjugés qui résultent d’une vulgarisation, parfois excessive, d’un concept mal maîtrisé. Il faut dire que l’impact médiatique a banalisé l’usage de cette appellation, tant et si bien que cet état de fait peut laisser croire à une véritable invasion, non pas de petits hommes verts, mais de pervers narcissique. Nous sommes donc passés, en très peu de temps, d’un nihilisme complet envers une réalité inconnue, à une situation quelque peu ubuesque du genre : « nous sommes envahis par les pervers narcissiques ». Ce que dénoncent quelques « spécialistes » qui regrettent ou déplorent l’utilisation exagérée de cette terminologie parfois mise à « toutes les sauces ». Mais qu’en est-il au juste ? Car si ces « experts » stigmatisent un phénomène contre-productif, ils ne l’expliquent pas pour autant. Et pour cause… la perversion narcissique est une théorie qui reste difficile à appréhender même pour les psys qui ont contribué à la faire connaître. Pour preuve, si besoin est, la simple question de savoir qui, parmi ces personnes avisées, est en mesure de décrire le mouvement perversif (ou mouvement pervers narcissique) ? Je vous rassure tout de suite, pour avoir posé la question à maintes reprises, la réponse reste quasi invariablement la même : « Le mouvement pervers narcissique ? Quèsaco ? » Cet article n’ayant pas pour vocation de chercher les raisons d’une telle carence de la part des « promoteurs » du concept de pervers narcissique, je concentrerai mes efforts sur la description (forcément réductrice bien que faisant appel à de nombreuses citations qui ne sauraient être résumées afin de respecter l’authenticité des idées abordées) de ce que l’inventeur de cette théorie, à savoir Paul-Claude RACAMIER, a souhaité décrire en créant tout un vocabulaire spécifique pour symboliser (expliquer) ce« mouvement pervers narcissique ». Car si cette « contagion » (et le sentiment d’invasion qui en résulte) semble aujourd’hui gagner du terrain dans notre champ social, elle ne peut être correctement interprétée que si nous comprenons ce qu’est le « mouvement pervers narcissique ». Avant d’aborder la description de ce processus, précisons toutefois que P.-C. RACAMIER a tout bonnement décrit certaines pathologies en considérant « l’homme comme un tout dans son environnement » (cf. « La nouvelle grille », Henri LABORIT). Autrement dit, par cette approche novatrice pour un psychanalyste, il a conceptualisé certains troubles relationnels en les observant « in situ » et en tenant compte du contexte dans lequel ces pathologies se développent, ce que ne font pas la plupart des descriptions nosographiques employées habituellement en psychiatrie ou en psychologie clinique. Et c’est peut-être selon ce point de vue qu’il faut replacer les critiques dont cette dénomination, quelque peu controversée au sein même du milieu psychanalytique, fait l'objet. Dans un des rares textes relatant sa doctrine, P.-C. RACAMIER écrivait : « Le plus important dans la perversion narcissique, c’est le mouvement qui l’anime et dont elle se nourrit » [1] Si nous voulons comprendre le sens de ce néologisme il va de soi qu’il nous faut connaître les explications que l’auteur nous donne à propos de ce mouvement perversif : « Le mouvement pervers narcissique se définit essentiellement comme une façon organisée de se défendre de toute douleur et contradiction interne et de les expulser pour les faire couver ailleurstout en se survalorisant, tout cela aux dépens d’autrui et, pour finir, non seulement sans peine, mais avec jouissance. » Quant à la perversion narcissique proprement dite, elle consistera dans l’aboutissement de ce mouvement : « sa destination, pour ainsi dire », précise RACAMIER qui en donnera son ultime définition dans son « Cortège conceptuel »(1993) : « La perversion narcissique définit une organisation durable ou transitoire caractérisée par le besoinla capacité et le plaisir de se mettre à l'abri des conflits internes et en particulier du deuil, en se faisant valoir au détriment d'un objet manipulé comme un ustensile ou un faire-valoir ». Cependant, ce qui frappe le plus chez ce chercheur, outre l’extrême dextérité linguiste dont il a su faire preuve, c’est l’absence de place laissée au hasard dans tous ses écrits et notamment ceux qui traitaient spécialement de la perversion narcissique. Ainsi, ajoutait-il : « Le plus spectaculaire est le mouvement perversif ; mais le plein accomplissement ne se trouve que dans la perversion organisée, qui touche à la perversité morale.[…] Combien, pour un seul pervers accompli, faut-il de pervers potentiels ou partiels, de pervers passagers ou manqués : c’est ce que nul ne saurait et ne saura jamais dire ». C’est clair, net et précis et cela répond en grande partie aux questions que l’on peut se poser afin d’expliquer la prolifération des pervers narcissiques que semblent mettre en évidence les témoignages qui affluent suite aux parutions d’articles abordant ce domaine d’investigation. Si de plus en plus de personnes s’estiment victimes de pervers narcissique (en famille, au travail ou dans la vie sociale) : c’est tout bonnement que de plus en plus de gens sont en proie à des « mouvements perversifs » (ou des « soulèvements perversifs »). Ce qui ne remet nullement en cause la pertinence de leur jugement, au contraire de ce qu’affirme certains psys pourtant très « prosélytes » lorsqu’il s’agit d’interpréter comment la perversion narcissique se manifeste chez un individu.
Autrement dit, l’utilisation du terme « pervers narcissique », pour désigner la souffrance qu’une personne peut éprouver lorsqu’il lui semble avoir reconnu ce type de personnalité dans son entourage, n’est pas aussi abusive que ce que certains voudraient bien nous le laisser croire, car effectivement, l’expression clinique de « pervers narcissique »recouvre une « organisation durable ou transitoire »d’un individu instaurant un mode relationnel particulier à autrui. Mais cela ne signifie pas pour autant que la personne victime d’un tel mouvement perversif soit la proie d’un pervers narcissique accompli. Car si la souffrance est la même et doit être entendue à sa juste mesure en raison du danger de mort auquel sont exposées toutes les victimes de « cruauté ordinaire »[2], la nuance est de taille : dans le cas d’un « soulèvement perversif » (autre terme pour désigner le « mouvement perversif » toujours « très spectaculaire ») l’agresseur peut encore prendre conscience de la dangerosité de ses actes (à la condition expresse – qui reste à satisfaire dans notre société – qu’il soit sévèrement mis face à ces responsabilités) ; alors que dans le cas d’une perversion narcissique accomplie, il n’y a, pour l’heure, aucune solution envisageable et des mesures drastiques devraient être prises pour protéger les victimes (et notamment les enfants qui sont les plus exposés dans les cas de conflits familiaux) de ce type de prédation morales (ou relationnelles). Toutefois, bien que cet article ait été rédigé pour préciser ce en quoi les accusations portées à l’encontre d’une personne qui adopte des comportements « pervers narcissiques » ne sont pas aussi infondées que ce que certains voudraient bien nous le laisser croire[3], il convient d’admettre que, remettre dans son contexte une situation d’emprise instaurée par un « prédateur » (occasionnel ou permanent) au regard du mouvement perversif tel que défini par P.-C. RACAMIER, nécessite une analyse un peu plus fine que celle qui est proposée chez certains psys. Par ailleurs, pour que le « mouvement pervers narcissique » s’installe et s’organise « il faut en avoir à la fois la nécessité profonde et l’opportunité ». C’est-à-dire qu’il faut que certaines conditions de plusieurs sortes soient simultanément remplies : « les unes de fonds et les autres de rencontre, les unes personnelles, et d’autres “situationnelles” ». Ce que nous aborderons dans la seconde partie de cet article en traitant de la « pensée perverse » (les conditions de « fonds ») et des « noyaux pervers » (les rencontres opportunistes et les coalitions perverses qui n’ont absolument rien à voir avec la relation qu’un pervers narcissique entretient avec sa victime et avec qui elles sont si souvent confondues au grand dam de cette dernière). Un chapitre important, car étudier le mouvement perversif s’est effectué une relecture des perversions narcissiques à la lumière des éclaircissements que nous apporte ce chercheur. C’est comprendre comment notre société fait le nid, protège et développe la corruption, les systèmes pervers et autocratiques dont la présence, au niveau organisationnel de nos sociétés « modernes », se fait de plus en plus sentir. C’est également observer les crises (toutes les crises et c’est peu dire) que nous traversons sous une nouvelle approche, particulièrement clairvoyante et perspicace, dans leur phase de développement préalable à leur « implosion ». Ce qui, tout bonnement, nous permettrait de les anticiper plutôt que de les subir. Tout un programme.   Philippe VERGNES Nota : De nombreuses descriptions du pervers narcissique existent sur Internet, certaines étant plus pertinentes que d’autres. À titre d’exemple, vous pourrez en trouver une au lien suivant : « Pervers narcissique : 20 pistes pour les reconnaître ». En revanche, peu d’études se sont consacrées aux victimes de ces prédateurs relationnels et aux conséquences de ces derniers sur leur entourage, mais s’il est un phénomène à connaître c’est bien celui du « décervelage » (autre néologisme de P.-C. RACAMIER) que la manipulation instaure au travers de l’emprise : « Pervers narcissique : Les personnes les plus intelligentes sont les plus exposées ».

[1] Paul-Claude RACAMIER« Le génie des origines », p. 280, Payot, 1992.Paul-Claude RACAMIER, « Le génie des origines », p. 280, Payot, 1992.
[2] Titre d’un livre sur la prédation morale écrit par le Dr Yves PRIGENT, neuropsychiatre, spécialisé dans l’étude des dépressions et des suicides. [3] Serge HEFEZ, qui, le 6 mai 2007, n’a pas hésité à écrire un article sulfureux sur la perversion narcissique de notre ex-président, à savoir Nicolas SARKOZY (à lire sur son blog « Famille, je vous haime » : « Petite leçon de psychologie : le pervers narcissique et ses complices »), s’est récemment plein du fait que depuis que « Le Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien », de Marie-France Hirigoyen, est sorti, son cabinet est plein de patients qui viennent parler de leur PN (à lire sur le site de L’express : « Les pervers narcissique en dix questions »).
 

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Comment reconnaître un pervers narcissique « manipula-tueur »* ?

Source : http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/comment-reconnaitre-un-pervers-128503
"Je ne suis pas du tout certain qu'il faille être fou pour comprendre les psychotiques. Mais ce dont je suis sûr, c'est que pour comprendre un pervers, quand on ne l'est pas, on souffre". [Paul-Claude RACAMIER]
Cette question posée des centaines de fois a déjà reçu mille et une réponses. Pourtant, force est de constater l’absence de consensus et la grande confusion que génèrent les diverses approches proposées jusqu’alors. Aussi, ne nous leurrons pas, cet article n’a pas la prétention de mettre un terme à ce débat, il se propose plutôt d’élargir notre réflexion en présentant des informations ignorées ou peu discutées au sein même des cercles « d’initiés ». Lors de ce qui pourrait être la première et la seconde partie d’un vaste dossier consacré à un phénomène aversif peu connu du grand public, nous avions fait connaissance avec des notions inhérentes à la théorie de la perversion narcissique, mais éludées des médias qui se sont emparés de ce concept pour nous le présenter au cours de l’année écoulée.  
Suite à ces deux premiers articles, de nombreuses réactions perspicaces ont soulevé le problème de la « discrimination » entre le « pathologique » et le « normal ». Détail volontairement omis dans ces textes en raison du fait que cet aspect-là du problème avait été abondamment décrit dans divers journaux ou émissions. Toutefois, les grilles de lectures comportementales proposées sont souvent sujettes à la critique de ceux qui en ignorent le mode d’emploi. Facile d’accès, elles ne sont cependant pas « lisibles » n’importe comment. Or, en matière de description des conduites que nous adoptons envers autrui, chacun d’entre nous peut se reconnaître dans de telles listes, d’où le fait, bien compréhensible, que certains puissent jeter « le bébé et l’eau du bain avec ». À titre d’exemple, parmi ce type « d’inventaire », Isabelle NAZARE-AGA, psychologue TCC (Thérapie Cognitivo-Comportementale), donne 30 caractéristiques pour reconnaître ce qu’elle nomme des « manipulateurs » (qu’ils soient pervers ou non). Cette liste est probablement l’une des plus utilisées (cf. ses « best-sellers », « Les manipulateurs sont parmi nous » et « Les manipulateurs et l’amour »). À partir de 14/30 des points décrits, l’auteure conseille de « fuir » la relation, au-delà de 25/30, il y a un risque de basculer dans la perversité. Aussi, en fonction des lecteurs de cette « check-list », ceux qui ne sentent pas affectés par cette problématique n’y verront qu’un outil inadapté justement parce qu’il fait état d’attitudes que nous pouvons tous avoir un jour où l’autre envers autrui, et ceux qui la vivent au quotidien s’y reconnaîtront facilement du fait que les comportements ciblés y sont décrits factuellement. Or, l’observation d’un trouble de la personnalité d’un point de vue comportemental (de même que de tout autre facteur d'influence) ne peut se faire que si l’on tient compte de la fréquence, de l’intensité et de la durée de ces conduites jugées « déviantes ». Ceci n’est jamais précisé, mais implicitement admis par toutes celles et tous ceux qui analysent ce genre de situation. Si nous oublions ce détail, nous favorisons la confusion. Surgissent alors les incompréhensions et les passions cèdent le pas sur la raison. Cette situation n’aide finalement personne comme nous allons pouvoir le constater. Dans un excellent article détaillant le fonctionnement du cerveau des victimes d’abus psychiques, paru sur Agoravox, Illel KIESER, anthropologue et psychologue, concluait à partir des travaux de Muriel SALMONA, neuropsychiatre spécialisée en psychotraumatologie : « En d’autres mots, la plainte, au-delà d’un certain seuil, devient socialement intolérable, car elle touche à l’ordre et son existence, sa persistance constitue un facteur perturbant or, plutôt que d’y déceler une sourde protestation qui mériterait une pointe d’attention, elle est conçue comme une manifestation méprisable. Ceci révèle ainsi une paresse politique et une cécité morale dont les implications pourraient s’avérer profondes. Comme si le chaos dont la victime se plaint risquait de contaminer la société dans son ensemble... »[1] M. KIESER ne croyez pas si bien-dire. Ce chaos-là a toujours constitué une menace pour notre société et cette problématique est peut-être aussi vieille que l’humanité elle-même. Les difficultés auxquelles nous sommes confrontés posent encore et toujours la question du bouc émissaire[2] dans nos civilisations modernes. C’est dire son importance et l’humilité qu’il convient d’aborder en parlant de ce sujet, d’où l’intérêt aussi de clarifier les notions de « mouvement perversif », de « pensée perverse », de « noyaux pervers » et de « connaître » l’individu qui personnifie tous ces concepts : le pervers narcissique. Si les grilles de lectures comportementales permettent une bonne approche du « personnage », sous réserve des quelques précautions précitées, elles ne sont pas la meilleure voie d’accès à cette théorie et ne permettent pas de « discriminer » correctement un pervers narcissique, d’un non-pervers narcissique, car si tous les pervers sont effectivement narcissiques, tous les narcissiques ne sont pas pervers. De même, si tous les pervers sont forcément manipulateurs, tous les manipulateurs ne sont pas pervers. Vous suivez ? Avant de poursuivre, une petite citation nous aidera à y voir plus clair. Gardons-la en mémoire pour comprendre comment nos divergences d’opinions opèrent : (1) « Prends soin de tes pensées parce qu’elles deviendront des mots » (2) « Prends soin de tes mots parce qu’ils deviendront des actions » (3) « Prends soin de tes actions parce qu’elles deviendront des habitudes » (4) « Prends soin de tes habitudes parce qu’elles formeront ton caractère » (5) « Prends soin de ton caractère parce qu’il formera ton destin » (6) « Et ton destin sera ta vie. » [Dalaï LAMA] Cette citation nous montre le lien qui existe entre nos pensées et nos vies au travers du processus qui permet de les concrétiser. Le numéro correspondant à chaque phrase sert d’indicateur de « niveau » auquel les échanges s’effectuent. Ainsi, lorsque les victimes parlent d’actes (3) dans les grilles de lectures comportementales, c’est en référence à des habitudes (4) qui forment un caractère (5). Mais ce qu’interprète l’interlocuteur étranger à ce processus, c’est que les victimes parlent d’actes (3) générés par des mots (2) qui, croit-ont, échappent à notre pensée (1) sans lien direct avec des situations conflictuelles particulières. C’est du moins ce que pensent beaucoup de personne écoutant le récit des victimes. Nous voyons bien au travers de cette « schématisation » les différences d’approches (entre une victime d’abus et un « non-initié »), que nous pouvons avoir vis-à-vis d’une prédation morale, en fonction du point de vue où nous nous situons. Pour gommer cette divergence-là, il faut remonter à la source du problème. C’est-à-dire aux pensées, et plus particulièrement à la « pensée perverse » telle que déjà définie dans la seconde partie de l’article sur les pervers narcissiques « manipula-tueurs ». Avec cependant une contrainte de taille comme déjà précisée dans ce dernier texte, celle d’être suffisamment empathique pour saisir cette pensée-là. Et cela, tout le monde ne le peut pas, nous le savons déjà (cf. seconde partie). En résumé, nous avons d’une part des grilles de lectures comportementales très faciles à utiliser, mais sujettes à caution pour les raisons évoquées ci-dessus, et d’autre part des repères cliniques conceptuels, tels que relatés dans les articles cités précédemment, très difficiles à manier pour les néophytes, fussent-ils être des intellectuels aguerris. Pour toutes ces raisons, il apparaît utile d’invoquer un autre outil, extrait du livre « Saccage psychique au quotidien » écrit en 2008 par Maurice HURNI et Giovanna STOLL, qui situe la perversion au regard de ce qui est admis comme la « norme » en sciences humaines, c’est-à-dire la névrose. Ainsi, serons-nous à même de différencier (« discriminer ») les comportements transgressifs à partir d’une référence permettant de distinguer le normal du « pathologique ».   Tableau comparatif des personnalités névrotiques et perverses  
Névrose
Perversion
1
Conflit interne Conflit externalisé
2
Conflit entre instances intérieures Conflit expulsé : deviens conflit entre personnes ou institutions
3
Conflit maturatif, structurant Conflit stérile, déstructurant pour les autres
4
Morales, valeurs, déontologie (Surmoi) Pas de scrupules ; opportunisme
5
Culpabilité Pas de culpabilité
6
Idéal (Idéal du Moi) Mégalomanie (Moi Idéal)
7
Doutes Certitudes
8
Remise en question Persistance du but, seulement changement de tactique
9
Respect des différences ; recherche des différences Amalgame, nivellement ou brouillage des différences
10
Respect des différences de générations Dérèglement des différences générationnelles ; confusion
11
Intériorisation du temps (rythmes, étapes, évolution) Pas de temporalité ; instantanéité, circularité, « éternité » (Ndla présentisme)
12
Inscription dans filiation, généalogie Pas de filiation « auto-engendrement » ; pas de dette
13
Respect des différences des sexes Brouillage des différences sexuelles
14
Respect des limites (de territoire, des compétences…) Désorganisation ou escamotage des limites
15
Évitement de la souffrance pour soi et pour les autres Recherche de la souffrance pour soi (masochisme) et/ou pour les autres (sadisme)
16
Ressources intérieures prépondérantes Ressources extérieures uniquement
17
Autonomie Vide intérieur : dépendance
18
Recherche d’harmonie Recherche de stimulation
19
Créativité, curiosité Destructivité
20
Pensée créatrice Pensée stratégique
21
Amis Complices
22
Affects principaux = amour - haine Pas d’affects sauf rage et peur
23
Relations investies ; fidélité Partenaires interchangeables
24
Relations internalisées (se maintenant à travers le temps et l’espace) Relations « concrètes », physiques, nécessité de contrôler
25
Confiance Aucune confiance
  Est-il utile ici de repréciser que les items présentés doivent être lus avec les mêmes principes de précaution que ceux émis pour les grilles de lectures comportementales ? Quoiqu'il en soit, ce qui rend cet outil particulièrement pertinent, c'est qu'il introduit une notion fondamentale, objet central des travaux de Paul-Claude RACAMIER. En effet, le travail de cet explorateur de la psyché humaine est intéressant pour l’analyse de nos problèmes de société, parce que le cœur de ses recherches porte sur les conflits intrapsychiques et interpsychiques, leurs rapports de codépendance et leurs moyens de diffusion (de propagation ou de contagion) tels que le langage et la communication, d’où le nom de « topique interactive » donnée à la théorie de cet auteur. La grande originalité de ses découvertes consiste donc à avoir su formaliser les liens intersubjectifs qui se tissent entre l’intra et l’interpsychique selon une approche clinique qui met à jour le « pathologique ». C’est ce que nous indique le tableau comparatif ci-dessus en commençant par décrire les différences de résolution d’un conflit. C’est bien la façon dont nous agissons dans ce type de situation qui nous permet de distinguer le « normal » du « pathologique ». En cas de conflit, un névrosé aura tendance à « l’internaliser » (1), alors que le pervers refusera toute remise en cause de ses actes. Ce dernier se défaussera de toutes implications, n’éprouvera aucun scrupule (4) à faire supporter par autrui la responsabilité de ses propres actes, niera son rôle dans le processus d’exportation des conflits (2)(3) sous couvert d’une « fausse innocence » [déni et machiavélisme], affichera une certitude « sidérante » (7)(20) allant même jusqu’à démentir ou contredire une position qu’il défendait au préalable et en d’autres circonstances (8)(9)(11), tout en faisant abstraction ou en contestant formellement les éléments factuels qui viendraient contredire sa position [clivage et « mauvaise foi »] et pour finir vous accusera d’être la cause de ses tourments [projection et « victimisation »]. Tout ceci non seulement sans peine, mais qui plus est avec une certaine jouissance (« joie maligne »). D’autant qu’en cas de conflit, ce type de scène se déroule à l’insu de la victime manipulée par des manœuvres subreptices visant à l’isoler et à la déstabiliser aux moyens de l’induction de culpabilité (5), de l’ironie, de mensonges, de fausses rumeurs, de tromperie, de commérages (19)(20), etc., destinés à créer un climat d’insécurité qui fera sombrer l’abusé dans un état de « décervelage » réduisant ses possibilités de sortir de l’emprise de cette relation pathologique (17). En conclusion, la réponse à la question de savoir « comment reconnaître un pervers narcissique » consiste à observer la façon dont le susdit va se conduire vis-à-vis de ses propres conflits internes (deuils, renoncements, frustrations, contrariétés, etc.). S’il les expulse ailleurs et s’en réjouit, sans culpabiliser et sans se remettre en question, s’il en génère lorsque le « ciel est bleu » ou les recherche, qu’il dénie et projette sur autrui ses propres vices en inversant les rôles, etc., il y a tout lieu de s’interroger, car « l’une des premières caractéristiques notées par les psychologues étudiant la perversion relationnelle estl’inversion »[3]. C’est bien cette dernière qui, avec le « plaisir » (« joie maligne »), donne à la perversion narcissique son caractère pervers (perversité), car la perversion est l’action de faire changer en mal, de corrompre ou de détourner quelque chose de sa vraie nature, de la normalité[4]. Autrement dit, d’inverser le bien en mal. Ce qui fit dire à Robert DREYFUS, médecin et psychiatre vaudois ayant rédigé la préface du livre de Maurice HURNI et Giovanna STOLL (comptant parmi les rares spécialistes ayant poursuivi les travaux de Paul-Claude RACAMIER) : « En développant une recherche qui avait déjà fourni la substance d’un livre important[5], les auteurs étendent et approfondissent leur réflexion sur les objectifs, les méthodes et les limites de la psychothérapie dans un domaine proche de celui des psychoses, mais auquel la destructivité, sous des formes diverses et surtout masquées, confère un caractère que l’humanité s’est toujours représenté sous la figure du Mal. Tous les mythes nés de l’expérience en parlent avec des métaphores où figure la description détaillée et d’une pertinence surprenante des processus pervers démontrés et analysés par les auteurs. Nous y reconnaissons les stratégies du Diable, grand séducteur et manipulateur, celui qui inverse les valeurs et multiplie les faux-semblants pour prendre possession de ses victimes et en faire ses adeptes. Il jouit de répandre le Mal et son rire éclate sur le malheur du monde. Au XVIe siècle, Ambroise PARÉ, le plus grand médecin de son temps et père de la chirurgie moderne, pensait que les enchanteurs “par des moyens subtils et inconnus” corrompaient le corps, l’entendement, la santé et la vie des humains. En 1565, Hans WIER (WEYER), médecin de Guillaume IV, duc de Clèves, divise l’opinion de son temps en affirmant que sorciers et sorcières ne sont pas possédés du Diable mais des malades, leur conférant ainsi pour la première fois le statut de sujet. Dès lors, la malfaisance sera d’origine humaine. Mais pour exorciser l’humain dans l’homme, nous avons maintenant des récits laïques évoquant à la façon des cauchemars toute une troupe de morts-vivants se nourrissant de la vie d’autrui : vampires et goules, zombie et robots destructeurs, envahisseurs venus d’un autre monde sous une apparence humaine, etc. Ces fictions naïves et pourtant si fidèles au processus pervers analysé par les auteurs sont à la science ce que les invocations chamaniques sont à la réalité : une prise de pouvoir illusoire et rassurante. C’est maintenant par l’analyse des structures et des processus relationnels pervers, de leur origine et de leur fonctionnement, sur la base d’observations cliniques rigoureuses que peut se développer une prévention et que s’élaborent des perspectives thérapeutiques dans ce domaine. Ce dévoilement nous inspire à maintes reprises un sentiment d’évidence surprenant : comment ne l’avions-nous pas compris ? Et surtout pourquoi ? »   Philippe VERGNES Nota : Il n’a pu être fait mention dans cet article de toute la richesse des outils permettant de mieux appréhender la perversion narcissique. Certains ont été nommés sans être développés. Il s’agit entre autres du déni, du clivage et de la projection tels qu'ils furent théorisés par la psychanalyse et passés dans le langage courant. D’autres, comme la « fausse innocence », « l’emprise », le « décervelage » sont plus novateurs et demandent à être mieux connus. D’autres encore, telles que « l’intentionnalité » des agirs pervers, ignorée par la psychanalyse ou la psychiatrie, n’ont pu être précisées tout en étant implicitement déductibles de cette présentation. Et enfin, certains, dont la complexité aurait de trop surchargé ce résumé, n’ont pas pu être présentés (« incestualité », « antœdipe », « paradoxalité », « suicidose », « excret », « fantasme d’autoengendrement » – FAE – et son corolaire le « fantasme d’autodésengendrement » – FADE –, etc., etc., etc.). Tous font partie intégrante de la « topique interactive » de ce chercheur. Mais que le lecteur se rassure, bon nombre de professionnels ignorent ces mécanismes et procèdent à des abstractions qui leur permettent de faire « coller » leur « vérité » à l’état qu’il souhaite décrire (ils adaptent leur « carte » au « territoire » qu’ils explorent, tout en restant aveugle aux « balises » importantes qui viendraient infléchir leur théorie). C’est ce qui s’appelle plus prosaïquement, « ramer à contre-courant ». Il ne faut pas s’étonner, dans ces conditions, que la psychanalyse n’ait pas bonne presse…

* Néologisme employé par Jacques REGARD dans son petit livre très didactique : « Manipulation : ne vous laissez plus faire », paru en 2009. [1] Illel KIESER, « Complaisance victimaire, un démenti », Agoravox du 24 février 2010.
[2] René GIRARD, « La violence et le sacré », 1972, « Le bouc émissaire », 1982, « Des choses cachées depuis la fondation du monde », 1983, « La route antique des hommes pervers », 1985, « Je vois Satan tombé comme l’éclair », 2001, etc.
[3] Maurice HURNI et Giovanna STOLL, « Saccages psychiques au quotidien – Perversion narcissique dans les familles », p. 167, 2002.
[4] Définition CNTRL
[5] Maurice HURNI et Giovanna STOLL, « La Haine de l’amour », 1996.
 

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Perversion narcissique et traumatismes psychiques – L’approche biologisante

Source : http://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/perversion-narcissique-et-138154
« La conquête du cerveau humain sera le grand défi du XXIe siècle » titrait un reportage de la RTS(Radio Télévision Suisse) diffusé le 6 mai 2013 pour annoncer l’adoption et le financement par l’Union Européenne du Human Brain Project (« Projet du cerveau humain ») dont le coût pour les dix prochaines années s’élèvera à plus d’un milliard d’euros. Ce projet scientifique vise d’ici dix ans à simuler le fonctionnement du cerveau humain à l’aide d’un superordinateur afin de développer de nouvelles thérapies médicales plus efficaces sur les maladies neurologiques qui affectent deux milliards de personnes à travers le monde.
En attendant les résultats qui seront produits par cette initiative à laquelle collaboreront près de 90 universités réparties dans 22 pays européens, les recherches actuelles ont déjà pu démontrer les conséquences délétères sur l’organisme d’une personne victime d’un harcèlement moral (Harcèlement moral : La violence perverse au quotidien, Marie-France HIRIGOYEN), d’une manipulation destructrice (Les relations toxiques, Geneviève REICHER-PAGNARD), de cruauté « ordinaire » (La cruauté ordinaire, Dr Yves PRIGENT), de violences psychologiques (Petites violences ordinaires, Yvane WIART) ou de tous autres types de rapports interindividuels que nous pouvons classer dans la catégorie des agressions perverses (cf. bibliographie récapitulative en fin d’article). Mais l’analyse de ces phénomènes proposée par les auteurs cités n’est principalement abordée que d’un point de vue « psychodynamique » (au sens large du terme renvoyant à l’idée d’un « psychisme en mouvement »). Toutefois et comme le souligne la HAS dans document d’audition publique sur la prise en charge de la psychopathie (cf. l’article Le match : Psychopathe Vs Pervers narcissique), il existe également un courant biologisant permettant d’aborder cette problématique sous un autre angle, lui aussi constitué par diverses approches non moins pertinentes que celle exposée dans plusieurs billets (123456 et 7). L’un des principaux courants biologisants actuels chargés de l’étude des psychopathologies est celui, né après la Seconde Guerre mondiale, de la victimologie auquel est lié la psychotraumatologie des victimes de stress et de trauma. Si cette discipline est méconnue en France, nous en connaissons le principal objet d’étude qui est le trouble de stress post-traumatique (ou ESPT – Etat de Stress Post-Traumatique – qui est la traduction française de PTSD pour « post-traumatic stress disorder » également désigné dans la littérature spécialisée sous l’appellation de syndrome de stress post-traumatique ou SSPT). Si l’historique de ce concept remonte à la fin du XIXe siècle, ce n’est qu’après la guerre du Vietnam et son introduction en 1980 dans le DSM III que la notion gagna le grand public. Cependant, ce trouble peine, en France, à être reconnu tant et si bien que peu de professionnels de la santé sont aptes à le diagnostiquer. Pourtant, la prévalence de cette « désorganisation psychique » est telle que nous pouvons la qualifier sans exagération de véritable « fléau social » dont le coût a été estimé dans divers pays occidentaux entre 3 et 6 % du PIB national (cf. Souffrance en France, Christophe DEJOURS, 1998, nouvelle édition augmentée de 2009), soit pour la France une « ardoise » comprise entre 80 et 160 milliards d’euros par an… Sic !!! Mais laissons de côté ces considérations purement matérielles pour nous attaquer au gros du problème concernant la biologie et la neurologie des états de stress post-traumatique consécutif aux agressions perverses. Quelques repères notionnels nous aideront à nous y retrouver.   Les états de stress post-traumatique[1] : Plusieurs types d’ESPT sont aujourd’hui différenciés. Suivant les catégorisations ils seront dits de type I, II (Lenore TERR) ou III (SOLOMON E.P. et HEIDE K.M.), ou selon une autre taxinomie, ils seront complétés par les adjectifs de simple (équivalent du type I de Lenore TERR) ou complexe (défini par Judith HERMAN et dont l’équivalent dans la précédente classification est un composé du traumatisme de type II et III). Les différents traumatismes ainsi définis peuvent être directs ou indirects en fonction du rapport (victime ou tiers proche) à l’évènement marquant ayant causé la blessure psychique. Les ESPT de type I correspondent à un événement traumatique unique présentant un commencement net et une fin claire. Ce type de traumatisme est induit par un agent stressant aigu et non abusif : attentats, agressions, accidents, catastrophes naturelles, etc. Les psychotraumatismes de type II répondent à un événement répété, ou présent constamment, ou ayant menacé de se reproduire à tout instant durant une longue période de temps. Ils sont induits par un agent stressant chronique ou abusif tel que rencontré dans la violence intrafamiliale, les abus sexuels, la violence politique, les faits de guerre, etc. Introduit ultérieurement dans cette nosographie par SOLOMON et HEIDE, les ESPT de type III désignentdes événements multiples, envahissants et violents présents durant une longue période de temps. Ils sont induits par un agent stressant chronique ou abusif, par exemple : camps de prisonniers de guerre et de concentration, torture, exploitation sexuelle forcée, violence et abus sexuels intrafamiliaux, etc. Quant aux traumatismes complexes (suivre le lien pour une description plus complète) ou DESNOS, ils sont à rattacher aux ESPT de type III (ou de type II pour certains chercheurs, mais à l’analyse, cette typologie semble regrouper les ESPT de type II et III ce qui ne change rien à son statut d’où probablement la négligence de ce détail chez les différents auteurs) et sont infiniment plus fréquents que les ESPT purs (de type I), mais passent souvent inaperçus. Ce dernier trouble met sur un même plan des populations de victimes en apparence assez éloignées les unes des autres, mais qui ont pour caractéristique commune d’avoir subit des événements traumatiques perpétrés par un autre être humain de manière intentionnelle et répétée. Cela concerne : • les personnes victimes de traumatismes subis pendant l'enfance (maltraitance, agressions sexuelles, etc., cf. l’interview de Gérard LOPEZ, Directeur du Centre de Psychothérapie de l'Institut de Victimologie, fondateur en France du premier diplôme universitaire de victimologie à l'Université Paris 13) ; • les victimes de violence conjugale sous emprise ; • les personnes victimes d’autres assujettissements à un contrôle totalitaire tels que les survivants de camps de concentration, les rescapés de prises d'otages, ou les anciens adeptes de sectes. Le concept d’état de stress post-traumatique associe donc deux notions essentielles que sont le stress et le trauma qu’il convient de distinguer afin de ne pas tomber dans le piège de la confusion que génèrent les écrits sur ce sujet. C’est un détail important, car la méconnaissance de ces différences ne permet pas la reconnaissance des divers états de stress post-traumatique qui prédominent dans la pathogenèse des troubles de la personnalité et conduit à des erreurs diagnostiques beaucoup plus fréquentes que ne l’admettent les professionnels de la santé mentale. Schématiquement, nous pouvons dire que lors des ESPT de type I (ou simple), c’est l’intensité (aigus) du traumatisme vécu qui va générer le stress et l’ESPT qui s’ensuivra (traumatisme seul), tandis que pour ceux de type II et III (ou complexe), c’est la multiplicité, la fréquence et la durée (mois, années), parfois cumulées à l’intensité (aigus et/ou chroniques), des agressions qui vont entrainer et aggraver des complications causées par les traumatismes (traumatismes + stress). Il est très important de noter ici que cette distinction est nécessaire, car la prise en charge qui en résulte sera fondamentalement différente d’un ESPT à l’autre. Or, bien que les ESPT de type III soient les plus nombreux dans notre société, ils sont aussi et malheureusement les plus ignorés quand ils ne sont tout bonnement pas déniés.   Le trauma : Le trauma est une notion différente du stress qui peut soit en être la cause, soit la conséquence, d’où la distinction faîtes entre les divers types d’ESPT recensées. Le DSMIV (n’évoquant que l’ESPT de type I) le désigne ainsi : « Un événement est dit « traumatique » lorsqu’une personne est confrontée à la mort, à la peur de mourir ou lorsque son intégrité physique ou celle d’une autre personne a pu être menacée. Cet événement doit également provoquer une peur intense, un sentiment d’impuissance ou un sentiment d'horreur. » Le traumatisme complexe qui nous intéresse ici, non reconnu par l’APA et le DSM malgré une littérature abondante sur le sujet (cf. Dissociation et mémoire traumatique, Marianne KEDIA et al), est défini par Judith HERMAN (1992)[2] selon les critères suivants :
  • un antécédent d'assujettissement à un contrôle totalitaire sur une période prolongée (mois ou années) ;
  • des troubles de l’affect et de la régulation des affects ;
  • des attitudes existentielles dépressives ;
  • perturbation de la relation aux autres et à soi-même ;
  • difficulté à l’évocation des souvenirs traumatiques (somatisation, symptômes dissociatifs).
Et selon d’autres critères dont les symptômes sont communs aux ESPT de type I, tels que les changements dans :
  • la régulation des émotions, ce qui peut se traduire par une tristesse persistante, des pensées suicidaires, une colère explosive ou refoulée ;
  • l’état de conscience comme l’oubli ou la reviviscence des évènements traumatiques ou des épisodes de détachement de son propre esprit ou de son corps (dissociation traumatique) ;
  • la perception de soi, ce qui peut se traduire par un sentiment d’impuissance, de honte, de culpabilité, de stigmatisation ou encore par le sentiment d’être complètement différent des autres ;
  • la perception d’une attribution d’une autorité totale à l’auteur du traumatisme ou une préoccupation soudaine par rapport à sa relation avec l’auteur, dont un désir de vengeance ;
  • les relations avec les autres, y compris l’isolement, la méfiance ou la recherche constante d’un sauveur ;
  • le système de croyances et de valeurs comme la perte de la foi ou le désespoir.
Enfin, précisons que de plus en plus d’auteurs soulignent que des « comorbidités » importantes existent entre le traumatisme complexe et des troubles tels que celui de la personnalité limite ou « borderline », de la personnalité « bipolaire », de la personnalité multiple, les addictions, etc., et de façon plus générale tous les troubles de la personnalité impliquant une dérégulation de l’humeur. Certains vont même jusqu’à prétendre que les personnalités « borderline » souffrent toutes, à la base, d’un traumatisme complexe. Mais ceci est un tout autre débat qui débute à peine dans la communauté des chercheurs et qui nous éloignerait de trop du thème principal de cet article.   Le stress : Nous devons les premiers travaux sur le stress à Hans SELYE (dont Henri LABORIT, que nous allons présenter ci-dessous, a été le disciple et l’ami) et à sa théorie de Syndrome Général d’Adaptation. Selon ses travaux et ceux de ses successeurs, le SGA se développe en trois phases :
  • La réaction d'alarme : c'est la phase initiale, où apparaissent les premières réactions à l'agression : augmentation de la fréquence cardiaque, hyperventilation, sudation, réaction épidermique, modification de la circulation sanguine dans l’ensemble de l’organisme, etc.
  • Le stade de résistance : le corps s’adapte à l'agression.
  • Le stade d'épuisement : les défenses immunitaires sont dépassées par le stress chronique : nous tombons malades ou nous mourrons parce que nos capacités de résistance sont débordées par les agressions externes.
On estime aujourd’hui que le stress est présent dans près de 90 % des pathologies (comme facteur aggravant ou déclenchant). Selon les thèses que des neuroscientifiques, médecins, etc. sont de plus en plus nombreux à soutenir, une émotion négative telle que la peur (qui emprunte les mêmes circuits neuronaux que le stress avec lequel elle est associée dans l’étiologie de très nombreuses maladies physique et/ou psychique) peut causer des dégâts irréversibles dans l’organisme, tout du moins, tant qu’elle n’aura pas été correctement traitée comme c’est généralement le cas à l’heure actuelle (Et si la maladie n’était pas un hasard ? du Dr Pierre-Jean THOMAS-LAMOTTE, cf. interview écrite ici et ). La présentation des écrits du Dr Pierre-Jean THOMAS-LAMOTTE me permet d’évoquer un autre courant biologisant des psychopathologies qui est celui de la psychosomatique (qui a donné naissance à une toute nouvelle discipline appelée la psycho-neuro-immunologie – PNI – ou psycho-neuro-endocrino-immunologie – PNEI – selon les promoteurs) développée à la suite des travaux d’Henri LABORIT et de quelques autres précurseurs. Ce qui devrait éclairer le lecteur sur les dégâts qu’un stress chronique peut causer à l’organisme.   Conséquences biologiques du stress : Présentation de la cage d’inhibition conçue par Henri LABORIT d’après le site Psychosomatique et Cancer.
  1. Un rat est

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